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Plateforme d’analyse et de réflexion sur les enjeux publics à La Réunion

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Le maloya n’est pas un totem, c’est une mémoire qui voyage

Par Alain TURBY | Publié le 04/06/2026

La vraie ligne de partage : emprunter n’est pas voler, à condition de reconnaître ce que l’on reçoit.
La vraie ligne de partage : emprunter n’est pas voler, à condition de reconnaître ce que l’on reçoit.

La polémique autour de Saodaj et de Marie Lanfroy dépasse le cas d’un groupe ou d’une chanteuse. Elle pose une question sensible : à qui appartient une musique née de la douleur, de l’exil, de l’esclavage et de la résistance ?

Cette question n’est pas propre à La Réunion. Elle traverse l’histoire du blues, du jazz, ou encore du reggae. Le blues est né de l’expérience noire américaine, de la mémoire de l’esclavage et de la ségrégation. Le jazz porte lui aussi cette histoire. Pourtant, aujourd’hui, ces musiques sont jouées par des artistes blancs, européens, asiatiques, réunionnais. Faut-il y voir une appropriation ? Non.

**Ces musiques nous rappellent qu’une œuvre née de la douleur peut voyager sans perdre son âme, à condition que le voyage ne se fasse pas au prix de l’effacement.**

Le problème n’est pas qu’une musique voyage. Le problème commence quand elle voyage sans mémoire, sans reconnaissance, ou quand ceux qui l’ont portée historiquement restent invisibles pendant que d’autres en tirent seuls prestige, argent ou légitimité.

Le maloya n’est pas une simple musique. Il porte l’histoire des esclaves, des engagés, des pauvres, des invisibles, de celles et ceux qui ont longtemps chanté dans les marges avant d’être reconnus. Il est mémoire, rythme, parole populaire, résistance.

Mais il faut aussi dire clairement autre chose : Saodaj contribue à faire connaître le maloya. Saodaj contribue à faire rayonner La Réunion. Saodaj contribue, à sa manière, à porter une part de notre histoire au-delà de nos frontières. On peut discuter leur esthétique. On peut préférer un maloya plus traditionnel, plus brut, plus enraciné dans les servis kabaré, mais nier que Saodaj participe au rayonnement culturel de La Réunion serait injuste.

Quand un public extérieur découvre, grâce à eux, des sonorités réunionnaises, des mots créoles, des rythmes issus du maloya, une porte s’ouvre. Certains iront plus loin. Ils découvriront Danyèl Waro, Firmin Viry, Granmoun Lélé, Christine Salem, Zanmari Baré, Davy Sicard et tant d’autres. C’est aussi ainsi qu’une culture voyage : par des points d’entrée différents.

Regardons nos propres artistes. **Davy Sicard** a construit une œuvre de fusion, en mêlant le maloya à la soul, au jazz, ou encore au funk. Peu de gens songeraient à lui reprocher de dialoguer avec ces musiques au motif qu’elles viennent elles aussi d’histoires de souffrance. Pourquoi ? Parce qu’il ne les efface pas. Il les rencontre.

C’est là que se trouve la vraie ligne de partage : emprunter n’est pas voler, à condition de reconnaître ce que l’on reçoit.

L’appropriation culturelle existe quand une culture dominée est utilisée comme décor, comme exotisme, comme produit, sans respect pour ceux qui l’ont créée. Mais l’échange culturel existe aussi. Et sans échange, aucune musique ne survit vraiment. Le jazz n’aurait pas traversé le monde. Le blues n’aurait pas nourri le rock. Le maloya n’aurait pas dialogué avec d’autres musiques.

Réduire le débat à l’origine supposée d’une artiste est donc une impasse. Une culture vivante n’est pas une propriété privée. Elle n’est pas non plus un musée surveillé par des gardiens d’identité. La Réunion elle-même est une terre de créolisation : de blessures, de mélanges, de conflits et d’inventions.

La vraie question n’est pas : Marie Lanfroy a-t-elle le droit de chanter du maloya ?

La vraie question est : comment faire pour que le maloya circule, rayonne et grandisse sans que ses porteurs historiques soient effacés ?

Cela suppose des politiques culturelles plus justes, plus de transparence sur les financements, plus de soutien aux artistes issus des transmissions populaires, et plus d’exigence dans la manière dont le maloya est présenté au monde.

Si Saodaj permet à des publics nouveaux de découvrir le maloya, alors Saodaj a sa place dans notre espace culturel. Pas comme propriétaire du maloya. Pas comme visage unique de La Réunion. Mais comme l’une des voix qui participent à faire circuler cette musique et cette mémoire.

Le maloya n’a pas besoin d’être enfermé. Il a besoin d’être respecté, transmis, discuté, partagé.

À propos de l’auteur

Alain TURBY

Alain Turby est le fondateur de Trajectoires. Ancien maire de Carbon-Blanc (Gironde) et vice-président de Bordeaux Métropole en charge du numérique, il développe aujourd’hui à La Réunion une analyse structurée de la vie publique locale, fondée sur son expérience de la décision publique et des collectivités territoriales.

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