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Plateforme d’analyse et de réflexion sur les enjeux publics à La Réunion

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Contrats PEC La Réunion face au prix du court terme

Par Alain TURBY | Publié le 01/06/2026

Le clientélisme ne commence pas toujours par une enveloppe ou une promesse grossière. Il commence aussi lorsqu’un système permet de faire espérer un contrat, un renouvellement, une place"
Le clientélisme ne commence pas toujours par une enveloppe ou une promesse grossière. Il commence aussi lorsqu’un système permet de faire espérer un contrat, un renouvellement, une place”

La baisse brutale des Parcours emploi compétences à La Réunion provoque la colère des maires. On peut l’entendre : des écoles, des cantines, des associations et des services de proximité tiennent aujourd’hui grâce à ces contrats. Mais cette crise révèle surtout une réalité plus dérangeante : notre île paie le prix d’un modèle politique qui préfère trop souvent gérer l’urgence plutôt que construire l’avenir.

Les chiffres donnent la mesure du choc. Après 10 000 PEC en 2025, La Réunion ne devrait plus en compter que 4 000 en 2026, dont seulement 800 pour l’ensemble des communes et intercommunalités. Or le recours aux emplois aidés n’est pas marginal ici. Dès 2014, ils représentaient déjà 26,7 % de l’emploi territorial réunionnais, contre 4,5 % au niveau national. En 2021 encore, 13 300 Réunionnais signaient un PEC, dont environ deux tiers dans la fonction publique.

Ces données disent une chose simple : le PEC n’est plus seulement un outil d’insertion. Il est devenu une pièce du modèle social et administratif réunionnais.

Une facilité politique

Les PEC devaient être un tremplin vers l’emploi. Ils sont devenus, dans bien des cas, une béquille du fonctionnement local. On ne les utilise plus seulement pour accompagner des personnes éloignées de l’emploi. On les mobilise pour faire tourner des services, compenser des absences, absorber des besoins permanents, éviter des recrutements plus coûteux.

Ce qui devait être provisoire est devenu structurel.

Ce n’est pas une découverte. Dès 2017, le Conseil supérieur de la fonction publique territoriale constatait déjà que les emplois aidés étaient devenus indispensables au fonctionnement de nombreux services locaux à La Réunion, notamment dans les écoles, l’animation et la restauration scolaire.

Pendant des années, tout le monde y a trouvé son compte. L’État finançait des contrats pour contenir les chiffres du chômage et préserver la paix sociale. Les collectivités disposaient d’une main-d’œuvre peu coûteuse. Les associations maintenaient leurs activités. Les bénéficiaires obtenaient un revenu, même précaire.

Mais personne ne construisait vraiment la suite.

Voilà le cœur de l’hypocrisie : on a appelé “insertion” ce qui relevait parfois du fonctionnement ordinaire des services publics. On a appelé “solidarité” ce qui maintenait des milliers de personnes dans des contrats courts, faiblement qualifiants, sans perspective solide. On a appelé “réponse sociale” ce qui devenait aussi, localement, un outil de dépendance politique.

Dans un territoire où le chômage reste élevé, l’accès à un contrat, même temporaire, n’est jamais neutre. Il peut devenir un levier d’influence, de reconnaissance, d’attente, parfois de clientélisme. Le clientélisme ne commence pas toujours par une enveloppe ou une promesse grossière. Il commence aussi lorsqu’un système permet de faire espérer un contrat, un renouvellement, une place.

Cela ne retire rien au mérite des bénéficiaires. Beaucoup travaillent sérieusement. Beaucoup tiennent des services à bout de bras. Mais justement : s’ils occupent des fonctions utiles et durables, pourquoi les maintenir dans une précarité organisée ?

Le symptôme d’un mal plus large

Les PEC ne sont qu’un exemple. Ils racontent une manière de gouverner : annoncer vite, financer vite, calmer vite, repousser les vraies réformes.

On retrouve cette logique dans bien d’autres domaines : aménagement, formation, politique économique, organisation des services, gestion des ressources humaines. Trop souvent, on préfère le dispositif visible à la transformation profonde. Le guichet à la stratégie. L’inauguration à l’évaluation. La réponse immédiate à la trajectoire.

La Réunion ne manque pas de dispositifs. Elle manque trop souvent de continuité, de courage budgétaire et d’évaluation sincère.

Le rapport récent de la Chambre régionale des comptes sur La Plaine-des-Palmistes illustre cette dérive : entre 2020 et 2024, plus de 90 % des PEC recrutés par le CCAS étaient en réalité affectés aux services communaux. La chambre relève aussi que la commune recourt à ces contrats sur des emplois non permanents, mais aussi sur des emplois permanents, sans être en mesure d’en déterminer la part.

Ce n’est pas un simple problème technique. C’est un choix politique : ne pas assumer le coût réel d’un service public durable.

Sortir du système sans casser le territoire

La baisse des PEC est brutale. Elle est mal préparée. Elle va fragiliser des familles et des services. Mais réclamer simplement le retour aux volumes d’hier serait une erreur.

La vraie question n’est pas de savoir combien de PEC il faut sauver. La vraie question est de savoir quelles missions doivent relever d’emplois permanents, quelles missions peuvent relever d’un vrai parcours d’insertion, et quelles missions n’existent que parce qu’un financement temporaire était disponible.

Il faut cartographier les postes, rendre publics les critères d’attribution, imposer de vraies formations qualifiantes, évaluer les sorties vers l’emploi durable, mutualiser certains besoins entre communes, et titulariser lorsque les missions sont pérennes.

Sortir du “Tout-PEC” ne doit pas signifier abandonner les plus fragiles. Cela doit signifier cesser de les utiliser comme variable d’ajustement.

La vraie solidarité n’est pas de prolonger indéfiniment la précarité subventionnée. La vraie solidarité, c’est d’organiser enfin la sortie de la précarité.

À propos de l’auteur

Alain TURBY

Alain Turby est le fondateur de Trajectoires. Ancien maire de Carbon-Blanc (Gironde) et vice-président de Bordeaux Métropole en charge du numérique, il développe aujourd’hui à La Réunion une analyse structurée de la vie publique locale, fondée sur son expérience de la décision publique et des collectivités territoriales.

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